16
Dans l’obscurité glauque, Bak vit juste au-dessus de lui l’étançon brisé et le gouvernail retenu à la poupe par quelques tours de cordage arraché. Il vit l’extrémité de sa rame prise dans les feuilles et les branches maigres de tamaris. Il vit un banc de poissons minuscules et un tesson de poterie. Il vit Houy, agitant ses jambes et ses bras en des mouvements désordonnés, ses yeux agrandis par l’eau exprimant une irrépressible terreur. Il sentit le courant qui les projetait vers les tourbillons, à la pointe nord de l’île.
Son cœur bondit dans sa gorge. Suffoquant, affolé, avide d’air, il ouvrit la bouche, avala une eau au goût de sable et de poisson, s’étouffa de plus belle. Mais cela ne fit qu’exacerber son instinct de conservation. Il repoussa au loin la rame entravée afin que la branche aux rejetons durs et élastiques ne puisse le prendre au piège. Son autre main était vide ; il avait perdu la seconde rame. Levant les bras, il battit des jambes pour se propulser vers la surface où l’attendait l’air pur et frais.
Toussant, respirant à pleine gorge, il regarda autour de lui pour tâcher de s’orienter. Alors il se rappela Houy, terrifié, pris de panique, voué à la mort. Bak se plia en deux et plongea. S’il ne repérait pas très vite l’officier tant qu’ils étaient encore proches l’un de l’autre et – il l’espérait – à bonne distance du broiement des rapides, il risquait de ne jamais le retrouver, ou bien trop tard.
Bak n’avait aucune notion de l’endroit ni même de la direction où il avait entrevu Houy pour la dernière fois. Il tourna peu à peu en scrutant les profondeurs ténébreuses. Plus haut, il repéra la silhouette noire de la barque retournée sur laquelle s’étaient abattus le mât et la voile détrempée. Délestée de son chargement humain, elle remontait lentement vers la surface. Une belle perche, aux écailles d’argent iridescent, passa juste devant Bak. Une charogne qui ressemblait aux pattes arrière d’un âne dérivait, becquetée par un banc de poissons voraces. Bak crut sentir le goût de la mort dans sa bouche.
Incapable de distinguer Houy, il remonta vers l’esquif, puisque c’était là qu’il l’avait vu pour la dernière fois. Avec de la chance, l’officier n’aurait pas trop dévié. Bak préférait ne pas penser au courant, plus rapide et plus fort que lorsqu’ils étaient tombés par-dessus bord, ni aux crocodiles qu’il avait remarqués dans les eaux calmes, du côté opposé de la grande île. Il ne se demandait pas comment il s’y prendrait pour secourir un homme en proie à la panique. Il refusait d’imaginer qu’il ne trouverait peut-être pas l’officier. Tout en haut, la lumière mouchetée exerçait une terrible tentation, mais il résista à l’envie effrénée de remonter chercher de l’air. Plus il resterait sous la surface, plus il aurait de chance de demeurer à proximité de Houy.
La barque se cabrait tel un poulain joueur. Bak entrevit le reflet blanc de ce qui pouvait être une jambe. Il se coula vers le bateau. La distance était courte, deux ou trois coudées tout au plus, mais exigea beaucoup plus d’efforts qu’il ne s’y attendait. Il avait hâte de respirer à pleins poumons.
Sa tête brisa la surface. Au même moment, la proue se souleva pour révéler le capitaine qui tentait frénétiquement de s’accrocher à la coque du bateau retourné, sans pouvoir trouver prise sur les planches lisses. Sur son visage, Bak vit la terreur et le désespoir.
Tout en respirant profondément, il nagea vers l’officier et lui saisit le bras. Houy sursauta, trop affolé par ce contact inattendu pour en remarquer l’origine, et essaya de nouveau de grimper sur la barque. Ignorait-il qu’elle s’enfonçait sous son poids ou, dans sa panique, la croyait-il capable de flotter, Bak n’aurait su le dire. Il replongea et, une fois encore, nagea vers lui dans l’intention d’attraper ses jambes. Mais Houy, sentant la tête de Bak sous ses pieds, y prit appui pour se hisser vers la proue qu’il agrippa, enfonçant son sauveteur plus profondément sous l’eau.
Avec un juron silencieux mais non moins sincère, Bak s’éloigna. Sa poitrine brûlait, oppressée par l’envie de tousser. Ses jambes et son corps lui semblaient trop lourds, trop gauches pour lutter contre l’accélération du courant. Il nagea vers la lumière, conscient que le temps leur échappait. Néanmoins, si près du but, il ne voulait pas renoncer sans une ultime tentative. Il remonta en oblique vers son compagnon.
Cette fois, Houy le vit et comprit. Il repoussa la coque et plongea vers lui, mais, en l’étreignant, il lui immobilisa les bras le long du corps. Ensemble, ils commencèrent à couler. Les poumons en feu, Bak sentait son énergie décliner rapidement. Il se débattit pour se dégager. Houy s’accrocha de plus belle, avec une force décuplée par une terreur absolue. De désespoir, Bak s’écarta d’un coup de reins et lui enfonça son genou dans le bas-ventre. L’eau amortit le coup, mais il était assez violent pour produire l’effet recherché. Le capitaine se rejeta en arrière, plié en deux par la douleur. Bak l’attrapa par le bras et imposa à ses muscles las un dernier effort : il remonta vers la surface.
Il traînait Houy telle une ancre. Ses membres étaient de plomb, la tentation de respirer presque irrésistible. Il eut la certitude qu’ils allaient tous les deux se noyer.
Alors sa tête émergea à la surface.
Il souleva le visage de Houy hors de l’eau, toussa et inspira avidement. L’eau qu’il avait ingurgitée remonta dans sa gorge, menaça de rejaillir. Nauséeux et rompu.
Bak sentit l’attraction puissante du courant et perçut le grondement des rapides. Ils étaient précipités vers un goulet étroit, bouillonnant, sous deux îlots minuscules – guère plus que des écueils à fleur d’eau. Le chenal latéral, au sud de l’île. Le rapide devant eux était plus petit que celui que surplombait le fort, mais tout aussi périlleux. Exténués, incapables de lutter contre le déchaînement des flots, les deux naufragés finiraient broyés s’ils étaient happés par ce tourbillon.
Ils descendaient le courant si vite qu’ils atteindraient les premiers remous en quelques secondes.
Houy gémit, cracha de l’eau et regarda autour de lui avec des yeux troubles. Il se raidit et s’accrocha à Bak, repris par l’effroi. Le lieutenant se savait trop épuisé pour soutenir un corps à corps alors qu’ils approchaient de la turbulence. Il envoya à Houy un coup de poing au menton. La tête de l’officier retomba en arrière, et, les yeux clos, il devint inerte.
De l’autre côté du chenal, vers le nord, le fort se dressait sur la plus haute partie de l’île, caché par des rocs et des broussailles. Il était trop loin pour que ses occupants entendent un appel au secours perdu dans le fracas des rapides, trop loin pour qu’un homme épuisé le rejoigne à la nage, surtout en traînant un compagnon évanoui. Si attirante que soit l’idée de visages amicaux et de nourriture chaude, Bak se tourna à contrecœur vers l’îlot stérile. Il respira encore un bon coup, plus pour reprendre courage que par réel besoin, et se remit à nager en remorquant Houy derrière lui. Une écume moutonneuse les accueillait et l’air se chargeait d’embruns.
Telle était sa lassitude qu’il n’eut conscience d’avoir atteint l’îlot qu’en heurtant un rocher. Il se releva péniblement, tira Houy à l’abri et tomba à genoux. Posant son front sur le sol, il offrit une prière silencieuse de gratitude à Amon.
— Je te dois la vie.
Livide, presque verdâtre, Houy était assis le dos contre un gros rocher non loin du bord de l’eau. Il laissait le soleil sécher ses vêtements et réconforter son corps meurtri.
— Si j’avais une fille, elle serait tienne. Mais je n’en ai pas, et je ne possède rien dont la valeur puisse te rembourser ma dette.
— En un sens, c’est déjà fait. J’ai désormais l’assurance que tu n’es pas celui que je traque.
Bak s’était installé sur un rocher déchiqueté, le point culminant de l’îlot, et gardait un œil sur le chenal que parcouraient les navires entre Iken et le fort. Il était éreinté, couvert de plaies et les genoux à vif. Ses bras et ses jambes affaiblis tremblaient encore. Son pagne, d’une saleté repoussante, était fendu de l’ourlet à la taille. L’heure était tardive, le soleil près de se coucher, mais avec de la chance et la faveur d’Amon, une dernière barge accomplirait la traversée avant qu’il fasse noir. Il n’avait aucun désir de passer la nuit sur ce rocher désolé.
Houy esquissa un faible sourire.
— J’ai failli te noyer. Comment peux-tu être sûr que ma terreur n’était pas feinte ?
— Je doute qu’Amon lui-même puisse faire d’un homme un acteur aussi accompli, répondit Bak, pince-sans-rire. Mais je me fonde également sur une raison plus concrète.
Tous deux parlaient fort pour dominer le tumulte des eaux.
— C’est-à-dire ? demanda Houy.
— En arrivant au port, nous avons trouvé ma barque sabotée sans motif apparent. Donc, à la place, nous avons pris la tienne. Elle aussi avait été endommagée, mais de telle sorte que nous ne remarquions rien avant qu’il soit trop tard. Tu n’y serais jamais monté si tu avais été l’auteur du sabotage.
Aussi impossible que cela paraisse, Houy blêmit encore.
— Ce n’était donc pas un accident ?
Bak lui parla des dégâts infligés à la coque, des deux pièces d’assemblage manquantes.
— Vu la manière dont l’étançon s’est brisé, il avait sans doute été partiellement scié.
La fureur naquit en Houy en même temps que la vérité se faisait jour.
— Le meurtrier comptait se débarrasser de nous deux en même temps.
— Exactement, confirma Bak en massant les muscles endoloris de sa nuque. Avec cette fissure dans la coque, mon bateau était inutilisable. Quant à toi, tu avais passé ta journée à superviser tes hommes qui répétaient les manœuvres en l’honneur d’Amon-Psaro. Tu ne risquais pas de sortir ta barque avant qu’ils aient fini.
— C’est vrai. J’ai fait suer ces hommes sans répit, et je n’ai pas caché que je voulais partir tôt, car nous comptions aller sur l’île.
— Il aurait suffi d’un rien pour contrecarrer les projets du tueur, remarqua Bak d’une voix vibrante de colère. J’aurais pu par exemple, contrairement à mon habitude, emprunter une des barges qui se rendaient au fort et t’attendre là-bas. Mais tout l’engrenage s’est mis en place comme il l’espérait.
Les sourcils froncés, Houy fixait sans le voir un héron qui avançait sur un haut-fond, près de la rive d’en face.
— Je conçois que l’assassin de Pouemrê souhaite ta mort, te sachant sur sa piste, observa Houy. Mais pourquoi voudrait-il me supprimer ?
Bak posa sur l’officier un regard dubitatif.
— Aurais-tu omis de m’apprendre un détail au sujet de cette affaire ?
— Je n’ai rien à cacher ! Pouemrê était un porc et je n’ai aucune raison de le pleurer, mais sa mort, comme n’importe quel meurtre, est une offense envers Maât. En mentant, je l’insulterais, moi aussi.
— Tu sais forcément quelque chose, insista Bak.
Houy se releva avec peine et, non pour la première fois, se pencha au-dessus du fleuve. Il vomit à plusieurs reprises une eau jaune mêlée de bile. Quand il eut fini, il revint s’adosser contre le rocher et ferma les yeux, épuisé par la souffrance. Bak le laissa se reposer. Malgré sa robustesse et sa détermination, Houy n’était plus dans la fleur de l’âge. Il avait passé les heures les plus chaudes de la journée debout sous un soleil de plomb, puis il avait échappé de peu à la noyade. Il méritait le respect de Bak, et avait bien le droit de se ressaisir en paix.
— Je sais que le père de Pouemrê est le directeur du Trésor de Kemet, dit Houy, les paupières closes. Le favori d’Hatchepsout elle-même. Capturer l’assassin est, naturellement, important pour toi. Cependant, tu déploies une énergie hors du commun.
— Dans mon inquiétude pour Amon-Psaro, j’en oubliais Nehsi ! dit Bak, riant malgré lui.
— Amon-Psaro ? répéta Houy qui ouvrit brusquement les yeux. De quoi parles-tu ? Aurais-tu gardé des faits secrets, au risque de nuire à la bonne marche de cette garnison ?
Bak lui confia volontiers tout ce qu’il savait, et conclut :
— Tu comprends à présent pourquoi je n’osais t’accorder ma confiance et pourquoi je posais de telles questions.
— Ouaser affirmait que Pouemrê avait été tué par un caravanier. Je l’ai cru sur parole. C’était plus facile, je suppose, de désigner un inconnu qu’un ami.
— Le commandant brouillait la piste. Il redoutait que le meurtrier soit Nebseni, voire sa fille Aset.
— Ouaser aime Aset par-dessus tout. Après la mort de son épouse, elle est devenue sa seule raison de vivre. Maintenant que tu as éclairci la situation, entre le père et la fille comme entre les fiancés, il pourra peut-être élargir ses horizons. Qui sait s’il n’épousera pas Sithathor, la veuve qu’il fréquente depuis qu’il assure le commandement d’Iken ?
Houy frotta ses yeux rougis.
Un couple de corbeaux atterrit sur un rocher à fleur d’eau, peu avant les rapides. L’un d’eux, battant des ailes pour conserver l’équilibre, sautilla jusqu’au fleuve pour picorer la carcasse détrempée d’un rat. Son compagnon adressa des cris rauques à un troisième volatile, perché dans un acacia sur l’autre îlot.
— Pour ma part, poursuivit Houy, je ressentais une profonde aversion envers Pouemrê, qui avait voulu me rendre responsable à sa place des vies perdues lors de sa première escarmouche. Toutefois, comme personne n’ajoutait foi à cette accusation, je ne remâchais aucune rancœur qui m’aurait poussé à me venger.
— Pour moi, tu es désormais au-dessus de tout soupçon, lui rappela Bak. Si mon raisonnement est juste, l’homme que je cherche est soit Inyotef, soit Senou.
— Je ne puis croire à la culpabilité ni de l’un, ni de l’autre.
— Je sais que j’ai raison, dit Bak d’un ton aussi inflexible que celui de son aîné.
— Et si tu t’égarais ?
— Je n’aurais d’autre choix que d’interroger chacun des hommes de cette garnison, or je ne dispose que de quelques heures avant l’arrivée des Kouchites. Cette idée m’est intolérable.
— Nous entourerons Amon-Psaro de gardes, et même, s’il le faut, de tous les soldats d’Iken. Mais si l’un de ces deux-là est le coupable…
Le doute perça dans sa voix. Bak n’avait pas envie de revenir une fois de plus sur les diverses mesures possibles pour protéger le roi, qui toutes présentaient des lacunes. Ces spéculations stériles donnaient naissance à un sentiment de frustration et d’abattement qui ne pouvait que nuire à la clarté de la réflexion.
— Voudrais-tu me parler de Senou et d’Inyotef, capitaine ?
Houy esquissa un sourire en coin devant cette soudaine solennité, venant d’un homme qui, peu de temps auparavant, lui avait envoyé son genou dans le bas-ventre et son poing en pleine figure.
— À l’instar de beaucoup d’officiers inexpérimentés, Senou a commis une erreur de jeunesse. Voyant sa compagnie tout près de la victoire, il a pressé ses hommes de charger, sans remarquer la faiblesse de ses flancs, le fléchissement du front de bataille, le nombre des blessés tombés à terre. Grisé par le succès, il poussa son unité à devancer toutes les autres et se retrouva acculé dans le lit d’un cours d’eau à sec. Pouemrê ravivait constamment ce douloureux souvenir.
— Mais pourtant sa propre erreur avait coûté la vie à bien des hommes !
— Il ne s’en sentait aucunement responsable et rejetait le blâme sur les autres, tandis que Senou s’est reproché sa faute sa vie durant.
Un vol de passereaux plongea des nues tel un groupe de petits projectiles ailés. Pépiant avec animation, ils tournoyèrent entre ciel et terre, puis rasèrent les flots, se régalant d’un nuage d’insectes trop minuscules pour l’œil humain.
— D’après Inyotef, Pouemrê lui rappelait sans cesse son âge et son infirmité, dit Bak.
— Je leur avais conseillé de l’ignorer. Mon principal argument était qu’il userait bientôt de son influence pour se faire muter à la capitale, où il pourrait marcher dans les couloirs du pouvoir. S’ils tentaient de lui causer du tort, cela se retournerait contre eux.
Bak laissa peser sur lui un long regard pensif.
— Tu m’avais dit qu’il briguait ton poste – la première marche d’une ambitieuse carrière. D’abord toi, puis Ouaser, le commandant Thouti et pour finir le vice-roi deviez être évincés. Néanmoins, il ne pouvait sûrement pas mener de front ses plans à Ouaouat et dans la lointaine Kemet.
Une légère rougeur colora les joues pâles de l’officier.
— Si son ascension hiérarchique à la frontière sud était ma hantise, je jugeais peu avisé d’en parler. La force d’une garnison réside dans l’unité de ses troupes. Je ne voulais pas de luttes intestines parmi les officiers. Il était inutile de jeter de l’huile sur le feu.
Bak, à qui il arrivait aussi de travestir la vérité en cas de nécessité, sourit avec compréhension. Houy était un homme de valeur, que tout bon officier aurait été fier de servir.
— Vois-tu une raison pour laquelle Senou ou Inyotef haïrait Amon-Psaro ? Cherche dans le passé.
— Je ne sais pas… Non, vraiment pas, répondit Houy, qui suivit machinalement des yeux le vol léger d’une libellule.
Bak sentit en lui une réticence, un secret qu’il préférait conserver. En attendant la révélation à laquelle le capitaine, lié par le sens de l’honneur, ne pourrait se soustraire, il observa les passereaux, repus, qui filaient comme l’éclair vers l’ouest, et l’escarpement où leurs nids étaient cachés. Un mouvement retint son regard, un rire parvint à son oreille. Une proue courte et massive longea l’île par le nord : une barge de transport venue du fort remontait le courant. Bak bondit au sommet du rocher et agita les bras pour attirer l’attention.
Bak était agenouillé près de Houy, lui-même assis en tailleur à la proue du navire. Ils sirotaient une bière capiteuse, corsée et sucrée avec des dattes. La brise était tombée peu après qu’ils eurent contourné l’île principale, et l’équipage avait pris les rames. Un vieux matelot chantait un air du fleuve tout en battant le rythme sur un grand pot en terre cuite. Il fixait ainsi la cadence pour les rameurs. Le fleuve uni et calme était pareil à une feuille de cuivre mêlée d’or où se mirait le ciel du soir et, le long des berges, un chant d’oiseaux montait des ombrages. Des volutes de fumée venues de la ville chatouillaient les narines et mettaient l’eau à la bouche, évoquant des mets appétissants. Un faucon planait, solitaire et majestueux dans son royaume céleste.
Hormis l’équipage et les deux passagers inattendus, la barge était vide et naviguait haut sur les flots. La cargaison de provisions et de matériaux avait été déchargée au fort ; les hommes qui avaient traversé le fleuve pour travailler là-bas y resteraient jusqu’au lendemain. Bak, revigoré par une cruche de bière ordinaire convenant mieux à son palais que le breuvage sucré, n’avait cessé d’observer Houy depuis leur sauvetage. À l’expression troublée de l’officier, il devina que l’heure était venue de l’inviter aux confidences.
— Et maintenant, as-tu songé à une raison pour laquelle Senou ou Inyotef désirerait la mort d’Amon-Psaro ?
Houy sursauta, arraché à sa rêverie.
— Je ne vois pas… Non ! Je ne peux pas t’aider.
— Oh, si ! Tu penses à quelque chose et cela te tourmente. Ton expression te trahit.
Houy fixa sa coupe écornée.
— Je suis fier de compter ces deux hommes au nombre de mes amis, lieutenant.
— Autrefois, Amon-Psaro ne l’était-il pas tout autant ? Ne t’a-t-il pas sauvé la vie ? lui rappela Bak d’une voix douce, mais ferme.
— Si. Comme toi aujourd’hui.
Houy se leva et s’approcha du bastingage, d’où il contempla, de l’autre côté de l’onde, la cité lointaine blottie à l’ombre de l’escarpement. Au-dessus d’elle, les murailles blanches de la forteresse miroitaient sous les derniers feux du couchant. La pâleur avait disparu de son visage, mais ses yeux caves et cernés conservaient les traces de son épreuve épuisante.
— L’épouse de Senou est originaire du Sud profond. Il l’a prise pour femme voici bien des années, lors de son premier voyage au royaume de Kouch. Pour elle, il consentirait tous les sacrifices, et elle lui porte le même amour. Elle lui a donné beaucoup d’enfants. Comment conserve-t-il la raison au milieu d’un tel chaos, je ne le comprendrai jamais !
Houy esquissa un sourire. Bak, qui s’était attendu à quelque révélation sensationnelle, demeurait perplexe.
— J’ai constaté depuis mon arrivée à Ouaouat que les hommes qui prennent des épouses originaires du Sud ne sont pas rares, surtout parmi les marchands, mais semblable choix s’observe également chez les militaires.
— Cette femme, reprit Houy d’une voix grave, est issue d’une famille royale… celle du souverain kouchite Amon-Psaro.
— Je comprends ta réticence à m’en parler !
— Une telle position est souvent précaire et fait encourir de sérieux dangers, remarqua Houy. Cependant, je me suis laissé dire que Nefer se trouve trop loin dans la ligne de succession pour constituer une menace pour le trône. Et elle-même ne se sent pas menacée par l’arrivée d’Amon-Psaro à Iken.
— Qui est ton informateur ? voulut savoir Bak, à peine capable de contenir sa jubilation. Pourrais-je m’entretenir avec lui ?
— Il y a longtemps qu’il connaît le repos du tombeau.
Cet homme avait dû beaucoup compter dans la vie du capitaine, car la tristesse assombrit son visage.
— Bien des années avant sa mort, il fut l’ambassadeur d’Aakheperenrê Touthmosis, le défunt époux de notre souveraine. Senou l’a accompagné à diverses reprises en amont, à la cour des différents chefs tribaux.
Bak tempéra son excitation, s’exhortant à ne pas sauter aux conclusions. Houy avait raison au sujet des femmes de sang royal. À moins d’être la fille, la sœur ou une parente éloignée jouissant de la faveur du roi, elles se perdaient dans la masse, brebis parmi un troupeau de brebis, livrées au plus offrant. Et pourtant, se pouvait-il que Senou ait enlevé une favorite royale ? Bien que peu probable, cette théorie n’était pas plus invraisemblable que toutes celles que Bak pouvait concevoir. Il se promit de se rendre directement chez Senou et son épouse en débarquant.
— Sais-tu si…
Sa voix se perdit dans un roulement de tambours alors qu’ils approchaient du quai.
— Sais-tu si Senou connaissait bien Amon-Psaro ?
— Il ne m’a jamais parlé de lui, ni à quiconque pour autant que je sache, mais moi non plus je ne mentionne jamais mon amitié d’antan avec un roi.
— La plupart des hommes en concevraient un certain orgueil, observa Bak, étonné de tant d’humilité.
— Puis-je appeler mon ami un homme que je n’ai pas vu depuis plus de vingt-cinq ans ?
— On dirait que tu éprouves des sentiments contradictoires à la perspective de te retrouver en sa présence.
— Je ne chercherai pas à attirer son attention, sois-en sûr ! déclara Houy, avec au fond des yeux une fierté obstinée. S’il choisit de me reconnaître, j’en serai très heureux. Sinon, tant pis.
La modestie de l’officier était un trait enviable, pensa Bak, et rarement développé à un tel extrême. Peut-être, si l’occasion s’en présentait et s’il parvenait à préserver la vie d’Amon-Psaro, trouverait-il l’occasion de souffler un mot à l’oreille du roi.
— Es-tu prêt, maintenant, à m’en apprendre davantage sur Inyotef ?
— Je sais moins de choses à son sujet.
— Mais encore ?
— Selon la rumeur…
Houy hésita, soupira. Prenant sa décision, il vida sa coupe et la posa sur le gaillard d’avant.
— Je ne sais dans quelle mesure l’histoire est véridique. J’étais cantonné dans des contrées lointaines, à l’époque. On raconte qu’Amon-Psaro était un être farouche lorsqu’il est arrivé dans notre capitale, un prince du fleuve et du désert, qui refusait d’être confiné entre les murs du palais. Oh ! il étudiait comme les enfants royaux et jouait avec eux. Il apprenait les mœurs de Kemet. Mais il chérissait sa liberté par-dessus tout.
— Quel fut le rôle d’Inyotef dans la vie du prince ? interrogea Bak, qui se doutait bien du genre de connaissance qu’un jeune marin pouvait transmettre à un enfant innocent, avide de nouvelles expériences.
— D’abord, Amon-Psaro adopta la famille d’Inyotef, répondit Houy, souriant pensivement. Une famille de paysans, très semblable à la mienne. Un père et une mère pour remplacer ses nobles parents restés dans la lointaine Kouch, deux frères proches de lui par l’âge, et Inyotef, tel un frère aîné.
Bak remarqua, tout près d’eux, un marin qui attendait d’attraper l’amarre. Il entraîna Houy à l’écart.
— Et ensuite ?
— Amon-Psaro grandit et atteignit l’âge d’homme. N’ayant plus besoin de famille, il partit à la découverte de la vie. D’après ce qu’on m’a dit, précisa Houy avec un rire cynique, Inyotef l’aida à la trouver.
Ayant passé son enfance près de la capitale du Sud, Bak avait entendu bien des histoires de princes otages et de jeunes nobles se glissant hors du palais pour mener une vie de débauche effrénée. Avec le temps, il avait appris à faire la part des choses, mais il savait que quelques-unes de ces histoires étaient proches de la réalité.
— Quel âge avait Amon-Psaro quand il est retourné à Kouch ?
— Quinze ou seize ans. Je n’en suis pas sûr.
Houy agrippa le bastingage et, les jambes raidies, se prépara à la secousse que subirait la coque en heurtant le quai.
— Le lendemain même du jour où je lui ai fait mes adieux, on m’a envoyé au Retenou[8] et, de là, sur l’île de Keftiou. Je suis resté loin de Kemet pendant près de dix ans. À mon retour, il était parti.
Bak se campa sur ses jambes largement écartées, dans l’attente du choc. Inyotef ou Senou. Lequel des deux avait juré la perte d’Amon-Psaro ? De nombreux détails désignaient le pilote, en particulier le sabotage de la barque. Seul un homme possédant une solide connaissance des bateaux avait pu opérer avec tant d’aisance.
Cependant, Senou, dont l’épouse était une Kouchite de sang royal, se trouvait sur l’île quand l’esquif de Bak avait été coupé de ses amarres.
— Il peut être n’importe où, dit Houy. Chez lui ou, plus probablement, à la caserne. C’est l’heure du repas du soir.
Sur le quai, Bak contemplait la splendide barque d’Inyotef, aux flancs soigneusement polis. Rien dans son aspect ne sortait de l’ordinaire : la voile était ferlée autour des vergues, les cordages enroulés avec soin hors du passage, les rames posées à l’intérieur de la coque avec plusieurs longueurs de corde supplémentaire. Au premier abord, rien ne manquait par rapport à la fois précédente. Au contraire, plusieurs éléments avaient été ajoutés : deux outres en peau de chèvre au ventre gonflé, des harpons et du matériel de pêche incluant une canne, un panier pour les prises, un récipient en terre cuite contenant les hameçons, les poids et le fil pour les lignes, et puis enfin un grand panier d’osier. Bak descendit dans le bateau pour soulever le couvercle : le panier était vide.
Si Inyotef projetait de tuer Amon-Psaro, il s’échapperait probablement en bateau. Il connaissait bien le fleuve et le Ventre de Pierres. En fait, à peine quelques heures plus tôt, il était parti en repérage sur les berges, peut-être en vue de préparer sa fuite. Nul à Iken ne connaissait aussi bien les rapides. S’il les empruntait, personne ne se hasarderait à le suivre et la route vers le nord s’ouvrirait, libre, devant lui. Pas même un messager ne pourrait donner l’alarme assez vite pour qu’il soit rattrapé.
— L’oiseau s’est envolé !
Pestant tout bas, Bak éleva sa torche afin qu’Imsiba et lui puissent examiner la petite pièce à l’avant de la maison de Senou. Elle était propre, mais loin d’être en ordre. L’estrade où l’on installait les nattes la nuit venue et l’escalier menant au toit étaient jonchés de jouets. Le couvercle d’un coffre d’osier, dans lequel étaient rangées de hautes piles de vaisselle, était resté rabattu en arrière. Deux autres débordaient de draps et de vêtements jetés pêle-mêle. Un manche d’aviron inutilisé gisait à côté d’un bouclier marron, d’un arc, d’un carquois plein et de quatre lances. Sept grandes jarres d’eau étaient appuyées contre un mur.
— Ils sont partis une heure avant la nuit, deux tout au plus.
La voisine de Senou, une femme entre deux âges aux cheveux gris clairsemés et au corps informe, cala son bébé potelé, aux yeux brillants, sur sa hanche rebondie.
— Un homme est venu, un cultivateur, d’après son apparence, et en un clin d’œil ils étaient partis. La famille au complet. Senou, sa femme et tous les enfants, du plus petit au plus grand.
Bak interrogea encore la voisine, mais elle n’avait rien de plus à leur apprendre. Elle était venue vivre à Iken moins d’une semaine plus tôt et n’avait pas eu le temps de lier connaissance avec Senou et les siens. Les autres maisons de la rue, leur apprit-elle, étaient soit inhabitées, soit occupées par des marchands de passage, qui ne se souciaient pas des gens du quartier.
— Un fait est indubitable, mon ami, déclara Imsiba après qu’elle fut partie. Un homme qui s’enfuit n’a pas la conscience tranquille.
Bak fit lentement le tour de la pièce, en traversa deux autres tout aussi encombrées et entra dans la cuisine. Dans leur hâte, Senou et sa famille avaient abandonné tout ce qu’ils possédaient : des légumes, du pain frais, de la bière fermentant dans une cuve ; des rations de céréales pour plus d’un mois dans une alcôve au sous-sol ; un coffret de bijoux en bronze et en perles dans une des pièces du fond, et même les armes de Senou.
— S’enfuir en laissant tant de choses derrière soi n’a pas de sens, Imsiba.
— J’en conviens, mais pour quelle raison sont-ils partis si précipitamment ?
Bak, las et découragé à en mourir, secoua la tête.
— Il paraît qu’ils possèdent une ferme quelque part. Mais ne se seraient-ils pas munis de provisions s’ils s’y rendaient ?
Imsiba lui prit la torche des mains.
— Nous ne pouvons rien de plus cette nuit, camarade. Viens avec moi chez Kenamon. Tu y trouveras de la nourriture et un lit confortable.
Et aussi la sécurité. Bak n’avait jamais imaginé qu’il aurait un jour besoin d’un refuge, et pourtant cette proposition lui procura du soulagement.
Ses paupières se refusant au sommeil, Bak contemplait les étoiles et la lune, miné par l’inquiétude. Il avait enfin réduit le nombre des suspects à seulement deux hommes, mais l’un comme l’autre avaient disparu dans la nature. Senou et sa famille avaient déserté leur maison. D’après Kasaya, le logis d’Inyotef paraissait aussi abandonné que son navire.
Lequel était le coupable ? Lequel réapparaîtrait, armé d’un glaive, d’une dague ou d’un arc et de flèches, afin d’abattre Amon-Psaro ? La possibilité d’une attaque était désormais circonscrite à quelques heures brèves, car le roi ne serait vulnérable qu’à compter de l’instant où il franchirait les portes d’Iken jusqu’à son arrivée sur l’île. « Demain, pensa Bak. Demain, à un moment ou un autre, l’assassin frappera. »